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Interview de Mme la Ministre de la Culture du Haut-Karabakh

Posted at 22 mai 2010 | By : | Categories : Blog | 0 Comment

FCS : En tant que femme, mère mais aussi journaliste de formation et aujourd’hui ministre de la Culture, nous souhaiterions avoir votre éclairage sur la condition de la femme dans le Haut-Karabakh ; dans les centres urbains comme en milieu rural.

Mme Nariné Aghabalyan : Pendant les années de guerre, il est vrai que ce sont les hommes qui se sont exposés, qui se sont battus, et enlevé la victoire militaire, même si des femmes ont participé aux combats. Notre Janna Galstian par exemple, qui est aujourd’hui parlementaire, a participé à la lutte dès les premières heures, en manifestant, en encourageant la population, en se battant au front jusqu’à la fin de la guerre. Et surtout, ce sont les femmes qui ont insufflé du courage aux hommes (hoki dvogh). A l’époque, elles n’ont pas quitté le Karabakh avec leurs enfants, car les hommes n’auraient pas trouvé la force de se battre de la même façon autrement. Les conditions étaient terribles : nous n’avions ni électricité, ni gaz, et manquions de tout. Dans mon cas personnel, mon enfant avait à peine plus d’un mois quand nous avons commencé à descendre dans les caves.

Après le cessez-le-feu, les femmes se sont mieux adaptées à la situation. Évidemment, l’armée employait et emploie toujours un nombre important d’hommes. Mais les femmes ont largement contribué à l’essor du commerce, notamment dans les premières années. Auparavant, les hommes travaillaient essentiellement à l’usine dans les villes, et dans les kolkhozes à la campagne. Au sortir de la guerre, tout ce système s’est écroulé. Il était de coutume que les hommes prennent en charge les activités « sérieuses » ; or celles-ci n’existaient plus. Tout ce qu’on pouvait faire c’était du commerce, ce qui était considéré comme un travail de femme.

Peu à peu, les hommes se sont impliqués davantage dans le commerce, notamment quand le gouvernement les y a encouragé au travers de prêts, et certains ont bâti des activités d’envergure. Certaines organisations en revanche, comme UMCOR, ont ciblé exclusivement les femmes.

FCS : Quels sont les objectifs de cette organisation ?

NA : Il s’agit de consentir des prêts sans garantie à des groupes de 5 femmes, responsables les unes pour les autres, pour que chacune développe une activité : élevage, commerce, agriculture, etc. Cette organisation a commencé à opérer au lendemain de la guerre, et étend son action désormais aux hommes. Les hommes ont commencé à s’investir dans le commerce quand le gouvernement, à travers l’institution Artsakh Invest Fund, a autorisé des prêts. Mais il s’agissait de prêts individuels classiques, adossés à un sous-jacent ; beaucoup d’entre eux n’ont pas été remboursés.

Une deuxième campagne de crédit à été lancée quelques temps plus tard, à destination des petites et moyennes entreprises, à 6% d’intérêts annuels, essentiellement pour la culture de la vigne mais pas uniquement. J’ai moi-même bénéficié d’un prêt de ce type, et c’est ainsi que j’ai pu créer mon studio en 2005. J’ai pu emprunter 6 millions de drams à l’époque (environ 12.700€) remboursables sur 6 ans. Ce qui m’a permis d’acheter le local, le matériel (caméras, ordinateurs, etc.), et démarrer l’activité. Nous employons aujourd’hui 8 personnes.

Le nouveau gouvernement a changé les choses : ce sont désormais les banques qui prêtent l’argent à un taux de 12%, et l’Etat subventionne à hauteur de 6%. De plus, pour lutter contre l’exode rural, les conditions sont encore plus avantageuses pour les citadins prêts à s’installer à la campagne. On autorise également des prêts pour la rénovation des maisons : le taux d’intérêt est alors de 15%, dont 6% toujours couverts par l’Etat.

FCS : N’est-il pas risqué de consentir des prêts pour la rénovation des maisons qui par définition ne sont pas productifs ?

NA : Ces prêts là sont soumis à un contrôle préalable poussé (situation professionnelle, revenus disponibles, personnes à charge dans le foyer, âge de l’emprunteur, etc.) et adossés à une garantie.

FCS : Mais sur quelle genre de garantie peut-on s’appuyer dans les campagnes.

NA : Dans les campagnes, l’Artsakh Investment Fund a lancé un programme de prêts sans garantie et avec des taux d’intérêts plus bas, mais pour des sommes évidemment plus limitées et avec des délais de remboursement plus courts.

Pour en revenir aux hommes, les choses se sont améliorées avec le démarrage de l’activité minière : l’usine BaseMetal emploie aujourd’hui 1.200 salariés, exclusivement des hommes. Ca change complètement leur état d’esprit : on voit que ces travailleurs ont l’esprit alerte, sont toujours bien mis et rasés de près. Malheureusement cela ne concerne que la région de Drmbon à l’heure actuelle. Par contraste, dans la ville de Vank, qui a bénéficié de la générosité d’un grand donateur, l’esprit d’assistanat prévaut.

FCS : Nous observons la même chose : lorsque le programme était destiné aux veuves de guerre démunies, nous avions moins de problèmes qu’aujourd’hui avec des familles, certes nombreuses, mais où le mari est présent et qui bénéficient d’allocations.  Chez elles l’esprit d’initiative semble être absent.  

NA : Oui c’est un phénomène courant. Cependant, il faut noter que ces populations n’avaient pas tellement l’habitude des travaux agricoles. Au temps de l’URSS, les travailleurs agricoles étaient plutôt les Azéris, alors que les Arméniens, qui ne bénéficiaient pas d’aussi bonnes terres, faisaient surtout tourner les usines qui n’existent plus.

FCS : Que préconisez-vous pour encourager l’initiative de ces populations ?

MA : Pour la généralisation du micro-crédit, il faudrait avant tout limiter la paperasse qui rebute de nombreux candidats potentiels. Mais je pense que pour avoir des résultats, le prêt collectif, en « pool », est la solution la plus efficace. Dans ce cas, si ça marche avec un premier groupe, on peut prêter à un deuxième. Par ailleurs, le gouvernement cherche aujourd’hui à obliger les paysans à mettre leurs terres en jachère. Au temps de l’URSS, un responsable par village décidait des terres à cultiver et de celles à mettre en jachère. Cette pratique a disparu depuis l’individualisation des parcelles, car les paysans souhaitent que la terre produise tous les ans.

FCS : Il semble donc qu’il faille les former à l’agriculture

NA : Oui, ils ne savent pas travailler la terre. Pour l’élevage, le problème est celui du débouché. Supposons qu’un paysan décide d’élever un troupeau d’une dizaine de vaches pour en tirer du lait. Qui va le lui acheter ? Comment le transporter en ville ? Il faudrait – à chaque fois que les conditions le permettent – créer des centres qui conservent le lait au frais.

FCS: Et avant cela, il faut qu’ils puissent traire dans de bonnes condition

NA : Toutes ces barrières proviennent également d’un problème de formation, d’éducation. Par tradition, les universités proposent aux étudiants des spécialisations comme l’économie ou le droit. Mais j’ai cherché à recruter pendant 4 mois un avocat pour notre ministère récemment, et je n’ai trouvé personne de vraiment compétent ! Nous avons des diplômés, mais on ne trouve pas d’expert.

Donc on essaie de mettre en place des cours de formation non-académiques qui permettent aux jeunes d’avoir accès à des savoirs utiles. Il faut donc sensibiliser les jeunes à ce problème : s’ils ont reçu une formation qui n’offre pas de débouché, il faut se tourner vers autre chose.

FCS : Nous avons remarqué des problèmes identiques dans la construction. Une école de formation serait sur le point d’ouvrir ses portes à Chouchi grâce au Himnadram pour 90 élèves

NA : Pour ce qui concerne la construction, la situation était jusqu’à très récemment déplorable. La qualité des maisons construites est catastrophique. Il faut tout reprendre à zéro. Une école de formation a ouvert cependant à Stépanakert. Après la guerre, il y avait  8 universités au Karabakh. D’un côté, c’était bien pour retenir la jeunesse du pays. Mais au fur et à mesure, 5 ont fermées et il en reste aujourd’hui 3 : une université d’Etat et deux universités « spécialisées ». Il faut aujourd’hui que l’on adapte l’éducation proposée aux perspectives d’activité que le pays peut offrir.

D’autres obstacles culturels existent : par exemple, les jeunes occidentaux sont très heureux d’avoir accès à de petits boulots comme serveurs au cours de leurs études. Ici ce n’est pas le cas. Les gens considèrent honteux d’aller travailler comme serveur. On manque donc même de main d’œuvre pour les restaurants !

FCS : Revenons aux questions culturelles. Dans les campagnes, on voit très peu de livres dans les maisons, et il n’existe aucune activité culturelle organisée, comme des projections de films par exemple. Qu’est-ce qui pourrait être fait à ce sujet ?

NA : Au temps de l’URSS, chaque village avait son agoump (son centre culturel). Après la guerre, tout cela a quasiment disparu. Aujourd’hui, l’Etat a très peu de moyens pour financer ces centres. Mais il me semble que nous n’en sommes pas encore là. Avant de pouvoir s’occuper des loisirs de la population, il faut leur trouver du travail.

J’ai eu souvent l’occasion de parler à des villageois qui réclamaient de l’argent pour des instruments de musique, pour du matériel, etc. Je leur réponds invariablement que l’Etat ne financera rien spontanément. En revanche, si un village se démène pour organiser des activités avec peu de moyens, alors nous l’aiderons à persévérer. On veut récompenser l’initiative et le travail accompli.

Nous avons toutefois décidé de créer des Ecoles de Beaux-arts dans les 14 villages peuplés de plus de 1000 habitants, comme à Dogh dans le Hadrout. L’école de Dogh a vu le jour grâce à des donateurs privés. Le gouvernement l’a ensuite transformée en organisation publique, financée par l’Etat, et le fonds Himnadram est en train d’y construire un bâtiment neuf.

A Djardar, dans le Martuni, vivent 4.300 habitants et un petit opéra existe déjà mais aucun moyen pour permettre aux enfants de jouer de la musique. En septembre, nous allons ouvrir une école de Beaux-Arts. Nous avons donc demandé aux enfants ce qu’ils souhaitent apprendre, et ils sont tous très motivés, d’aucuns pour apprendre la danse, le piano, etc.

L’école va ouvrir en septembre, et comme le village se situe à 20mn de Stépanakert, des professeurs de la capitale pourront aller y enseigner. Elle accueillera également les enfants de 4 villages alentour. Par ailleurs, nous cherchons à développer l’artisanat ; de telle sorte que chaque village se concentre sur une spécialité.

FCS : Nous nous sommes rendu compte que le gouvernement encourageait l’enfantement, en donnant des allocations, des voitures parfois, voire des maisons. D’un côté, nous comprenons l’importance de stimuler la natalité, mais d’un autre les effets pervers sont inévitables dans certains cas. Est-ce que le gouvernement sensibilise la population à la contraception ?

NA : Non, le gouvernement encourage au contraire les femmes à faire des enfants, car c’est une nécessité. Mais les dernières mesures visent à récompenser les familles de taille « moyenne », c’est-à-dire de 3 à 4 enfants.

FCS : Mais pensez vous que les femmes ont conscience de leur condition ? Se regroupent-elles parfois, forment-elles des associations pour apporter des solutions aux problèmes qui les concernent ?

NA : Il en existe un certain nombre : des associations de mères de sacrifiés de guerre, un fonds pour les femmes du Karabakh, etc.  Mais elles ont toutes un objectif concret ; il ne s’agit pas d’associations ayant une visée politique ou des revendications sociales.

FCS : Cela fait 10 ans que le programme FCS est en place avec le succès que vous savez. Que nous conseillez vous de faire de plus aujourd’hui ?

NA : Vous pouvez vous investir dans la formation, en faisant venir des spécialistes qui transmettent des enseignements pratique. Il faut expliquer aux gens comment bien travailler et gagner de l’argent.